C’est la réédition d’un roman court, cru et cruel. Un livre puissant et violent qui parle de la Révolution russe. Et si le rouge est dominant, la couleur est d’abord due au sang qui sourd de ces pages poisseuses d’un réalisme qui n’a rien de socialiste. Cet ouvrage dont l’auteur a été victime des purges staliniennes, comporte une impressionnante valeur documentaire sur les heures terribles et sombres de la prise de pouvoir par les Soviets.
Quelque part en Sibérie, le camarade Sroubov est un tchékiste de choc, c’est-à-dire un membre de la Tchéka un des agents sans état d’âme du Polonais Félix Djerzinski dit «Félix de fer», le fondateur de cette police secrète, matrice de tous les futurs «organes» du pouvoir bolchevik.
Sroubov, interroge, juge et exécute les ennemis de classe, les Blancs, les koulaks, les popes. Il éradique ceux qui sont considérés comme des entraves à la révolution selon un processus bien huilé qui s’achève, pour d’innombrables victimes, d’une balle dans la nuque. Un projectile tiré dans la nuit d’une cour de caserne ou le huis-clos d’une cave. Avant que le grondement nocturne des camions n’emplisse la ville pour indiquer l’évacuation des corps
Ce qui saisit dans ce roman étouffant, c’est qu’à sa lecture on devine déjà quelque chose du «Zéro et l’infini» d’Arthur Koestler. Ce meurtre encrypté dans le secret de lieux dont on ressort rarement vivant, sauf pour le rarissime chanceux dont le nom ne figurait pas sur les listes… Pour l’instant.
De plus, l’horreur dépeinte avec une précision très journalistique par Zazoubrine, semble préfigurer, à une échelle moindre, une méthode qui sera reprise et amplifiée par les nazis dans ces terres de sang de l’Est: celle de la Shoah par balles.
Sroubov affecte de considérer cette exécution des basses œuvres comme un devoir mais aussi comme un simple travail, une activité nécessaire la bonne marche et à la réussite de la Révolution dont il est un humble rouage. Mais le sang dans lequel il baigne s’insinue partout. Il y a ces traces dans la neige, il y aussi cette matière visqueuse qui colle à ses bottes et qu’il traîne jusqu’à son domicile ce qui épouvante sa femme. Cette dernière qui s’enfuit avec son fils se voit qualifiée de petite bourgeoise!
Alors Sroubov, prend de la vodka pour oublier mais des rêves et des cauchemars viennent le hanter. La Révolution, désignée comme «Elle» dans la narration apparaît comme une maîtresse absolue qui obnubile, dévore, consume, détruit, annihile l’individu. On y voit que même un serviteur aussi zélé de la cause que Sroubov, ne peut résister à l’exigence d’un processus qui ne cesse de s’emballer et de réclamer davantage de sang impur pour irriguer ses sillons.
Et ce roman qui n’a été rendu à la culture ruse russe qu’en 1989 apparaît désormais comme une œuvre glaçante car on y lit aussi tout ce qu’il ne faut pas dire ou penser d’Octobre et de ses suites. Ainsi, un condamné, qui n’est autre que le propre père de Sroubov déclare juste avant son exécution que «le bolchevisme est un phénomène pathologique passager, une crise de rage dans laquelle la majorité du peuple russe est actuellement tombée.» Un commentaire qui sera sans doute jugé assez séditieux pour valoir à son auteur une exécution ou une déportation…
Un livre léniniste?
Cette édition est enrichie de la préface qui accompagnait le roman lors de sa parution en 1923. Elle pose la «question est de savoir si ce petit livre peut être utile à un révolutionnaire qui est réellement en quête d’un nouveau monde.» Il est vrai que le roman, écrit aux heures fébriles de la consolidation du pouvoir rouge après la fin de la Guerre civile se voulait sans doute une exaltation de la Révolution prolétarienne, un ouvrage peut-être éducatif destiné à expliquer les sacrifices nécessaires à la construction et à la victoire du socialisme réel et toute cette sorte de choses.
Mais on apprend aussi, dans la postface actuelle que Lénine jugeait ce livre «terrible et nécessaire». Et en cela, nous sommes bien confrontés à une histoire hautement, purement, léniniste. En effet, elle cite plusieurs télégrammes de Vladimir Illitch envoyés dans tous les coins du pays. Dans ces messages, le leader justifiait et hâtait la Terreur rouge incitant ses partisans à procéder à des exécutions de masse.
«Le Tchékiste» constitue donc un témoignage aussi ahurissant que précieux, aussi sévère que sidérant car, écrit en 1923, il est encore au plus près d’événements qui feront l’objet d’une réécriture, d’une révisionnisme et d’une censure terribles.
«Le Tchékiste», par Vladimir Zazoubrine, Éditions Christian Bourgois, 192 pages, janvier 2025
Une phrase: «L’exécution secrète dans une cave, sans aucun élément de spectacle, sans l’annonce du verdict, la mort soudaine, produit sur les ennemis un effet accablant. C’est une machine énorme, impitoyable, omnisciente qui happe soudain ses victimes et les absorbe dans son hachoir. Après l’exécution, on ignore la date exacte de leur mort, il n’y a ni dernières paroles, ni cadavre, ni même une tombe. Il n’y a que le vide. L’ennemi a été entièrement détruit.»