Un livre pour l'évasion


Ce qui m’a poussé à lire ce livre, c’est le vieux souvenir de la série diffusée d’abord sur BBC1 dans entre 1972 et 1974 puis sur TF1 en 1975. Ce château gothique internait des fortes têtes issues de toutes les nationalités du camp allié. L’histoire de ces officiers obnubilés par l’envie de s’évader et cantonnés dans un endroit très spécial fournissait un décor historique et une trame scénaristique extraordinaires. Et bien que l’Union Jack ne fut pas le seul drapeau emblématique des lieux, Colditz figure enfin en bonne place dans le folklore, la mythologie ou la culture britannique liée à la Seconde Guerre mondiale

Entre la création de cet Oflag et sa libération par les troupes américaines, le livre de Ben Macintyre apparaît au fil des pages comme un véritable ouvrage d’histoire qui embrasse les multiples aspects de la vie de ce camp et lève même un coin sur l’envers du décor.

En effet, ce travail très complet explore les relations de classe et de caste qui n’ont cessé d’infiltrer les rapports entre détenus d’une même nationalité. Ainsi les officiers anglais se regroupaient en fonction des établissements fréquentés lors de leur scolarité. Ils disposaient d’un ordonnance corvéable à merci pour leurs soins, leur linge et autre tâches. La palme de ces rapports de domination revient sans conteste à l’as de la RAF Douglas Bader. Cet aviateur pilotait quand même son Spitfire après avoir été amputé des deux jambes. Quand il fut interné au fameux Oflag IV-C, son ordonnance Alex Ross devait le porter quotidiennement dans les escaliers de Colditz afin de le descendre et les remonter des sanitaires. Et quand ce dévoué serviteur aurait pu figurer sur une liste de prisonniers possiblement libérés à la faveur d’un échange organisé par la Croix-Rouge, Bader s’y est opposé avec la plus grande véhémence… Tout au long de l’ouvrage, on découvre avec étonnement et horreur, la face cachée du héros, l’ingratitude foncière de ce pilote légendaire qui, après-guerre, lèvera pourtant des fonds considérables en faveur des handicapés en jouant de sa renommée.

De même, et c’est un phénomène aussi singulier que terrible, le racisme s’est également taillé une place dans l’écosystème des détenus de Colditz. L’auteur détaille ainsi la détention et l’odyssée de Birendranath Mazumdar, médecin indien servant dans l’armée anglaise. Les éléments historiques et biographiques apportés par l’auteur révèlent ainsi sa situation particulière de prisonnier à part. Les Allemands ont même cherché à lui faire rallier le camps du nationaliste indien Chandra Boose qu’ils soutenaient activement. Mais il a refusé de se compromettre. Ses codétenus qui avaient tendance à l’ostraciser ne l’ont pas cru et l’on persécuté jusqu’après la-guerre!

En plus de ces prisonniers à surveiller de près, plusieurs détenus étaient en effet considérés comme dotés d’une valeur spéciale en raison de leurs liens de parentés, réels ou supposés, avec la famille royale anglaise, avec Winston Churchill ou encore avec des officiers de hauts rang anglais ou américains. Les Allemands leur accordaient une importance particulière car ils pouvaient, surtout lorsque l’heure de la défaite approchait, servir tels des otages, de monnaie d’échange.

On découvre aussi que cette sorte de camp d’élite voisinait avec un camp de travail… La plus ancienne usine de fabrication de porcelaine d’Allemagne était devenu un site de production de munitions intégré au sein d’un complexe industriel essentiel à l’effort de guerre nazi. Les officiers de la forteresse ignoraient l’existence de ces ateliers où ont été exploités dans des conditions inhumaines quelques 20’000 prisonniers, dont de nombreux juifs hongrois, traités comme des esclaves.

L’ouvrage explore de manière précise et documentée les techniques et l’ingéniosité déployées pour envisager une évasion. La construction d’un planeur a été entreprise dans les combles mais l’appareil n’a pas pu être assemblé et on ignore ce qu’il en est advenu… Parmi ceux qui préparaient le matériel pour les évadés, figure Christopher Clayton Hutton dit «Clutty», Ce bricoleur de génie côtoya à Colditz l’acteur Desmond Llewelyn qui incarna Q dans 17 films de James Bond! Il ne fait pas d’impasse sur la question de la sexualité qui taraudait les détenus et excitait le «padre» méthodiste Jospeh Ellisson Platt, toujours prompt à dégainer sermons et diatribes! Enfin, le point de vue des Allemands n’est pas occulté. Le commandant de la prison a consigné les conditions de toutes les tentatives d’évasions déjouées et celles qui ont pu aboutir.

Bref, entre grande histoire et anecdotes, vous saurez tout tout tout sur la vie à Colditz entre 1940 et 1945. Et grâce aux copieuses annexes telles que cartes, photos et éléments biographiques, on parvient aussi à se faire une idée de la vie en détention, à se représenter la complexité des lieux et des difficultés à surmonter pour en sortir….

«Colditz, la forteresse de Hitler», par Ben Macintyre, 448 pages, Éditions Alisio, mars 2023

Une phrase: «Les classes les plus basses et les plus élevées de Colditz étaient toutes deux incarcérées de manière plus sûre que les prisonniers de la bourgeoisie: les ordonnances n’étaient pas censés s’échapper et l’aristocratie de Colditz était maintenue sous une surveillance si étroite que toute évasion était impossible.»

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.