Réapprendre à vivre

Ce livre du dramaturge grec Iakovos Kambanellis (1922-2011) propose un récit d’un grande singularité au sein de l’abondante littérature qui aborde la question des camps nazis. Peut-être parce qu’il n’a été écrit qu’en 1963, il se distingue par sa capacité à se situer au delà de la survie pour s’ancrer résolument dans la vie car l’auteur conjugue ses souvenirs de l’univers concentrationnaire avec des rires, des chansons et surtout avec l’histoire d’amour – une liaison quasi cinématographique – qu’il entretien avec une jeune lituanienne.

Le récit de Kambanellis commence à la libération du camp de Mauthausen où il fut interné d’octobre 1943 à mai 1945. Ainsi, d’emblée, le camp n’est déjà plus le camp mais il le reste.

En effet, les souvenirs de l’auteur, issus de notes d’époque, s’ancrent déjà dans le passé sans pour autant être marqués par la volonté de témoigner, de rendre compte de ce que furent l’horreur, l’insoutenable. Ce serait plutôt une formidable pulsion de vie qui l’incite à mettre des mots sur l’indicible. Tous les moments ou fragments d’épisodes évoqués à ce titre ne font d’ailleurs pas l’économie des grands invariants des récits tirés de toutes les grandes maisons des morts. On croise ainsi les solidarités d’origines ou politiques, les coups de chance, la possession d’un savoir-faire utile dans la vie du camp, la dignité qu’il peut rester au fond d’un être que l’on veut avilir à travers sa condition déshumanisée et soumise à l’arbitraire, à la cruauté des gardiens et de la hiérarchie.

Dans la relation de la détention, certains de ces aspects constitués de cette juxtaposition de souvenirs, d’histoires, d’analyses peuvent parfois faire penser à des moments des «Récits de la Kolyma» de Varlam Chalamov.

L’autre grande force de ce livre c’est de montrer aussi que, sans aborder la question de la sanctuarisation mémorielle de Mauthausen, le camp libéré reste le camp. Les barbelés ne sont plus électrifiés, le grillage a été découpé en certains endroits pour offrir des ouvertures, des échappées sur le monde. Une tour de guet est même transformée en nid d’amour par l’auteur et sa compagne… Les soldats américains offrent une garde bien débonnaire tandis que les ex-détenus continuent de dormir dans les baraquements tout en étant libres d’aller de l’un à l’autre. Si la faim a fini de rôder, certains conservent toujours tout ou partie de leur uniforme de prisonnier. Et les SS interpellés occupent des cellules jadis réservées aux détenus. Aux heures troubles de la Libération en Europe, Kambanellis fait ainsi apparaître de lui-même ou par le truchement de Franco, son rival amoureux surgi du grand extérieur, le camp comme un endroit sûr au milieu d’un continent en ruine.

Enfin, ce point de vue du dedans sans cesse projeté sur le dehors prend encore une épaisseur remarquable en racontant ce qu’est la vie «d’après» dans un camp libéré.

Sous l’impulsion des Américains commence un patient travail de collecte d’information. Il doit permettre de nourrir les futurs dossiers d’instruction des nazis arrêtés dans l’attente de leur jugement. Il sert également à recenser l’identité de ceux qui sont passés par le camp. Pour ce faire, les documents soustraits de la destruction au péril de leurs vies par Kamabanellis et d’autres détenus dans l’intervalle confus qui se situe entre les premières fuites des gardes et l’arrivé des libérateurs, auront aussi leur importance. C’est Schneider, un vieux détenu politique, un communiste désireux d’aller ensuite vivre en zone russe qui coordonne ce travail.

Par ailleurs, l’auteur qui se retrouve en charge de gérer le rapatriement des détenus grecs sera l’un des derniers à quitter le camp car il s’occupera aussi du départ des juifs grecs vers la Palestine. Cette migration clandestine est organisée par les filières sionistes qui veulent déjouer les contrôles des Britanniques, hostiles à ce mouvement migratoire.

Ainsi, grâce aux souvenirs de Kambanellis, le camp qui était un lieu retranché du monde devient un endroit où pénètrent tous les enjeux de l’après-guerre. Certains ne veulent pas retourner dans leur pays d’origine car ils n’y ont plus de racines ou veulent échapper aux Russes. Les exodes de millions de personnes lors de l’après-guerre sont évoqués à plusieurs reprises dans le livre à travers ces barges qui passent des réfugiés miséreux d’une rive à l’autre du Danube.

Ce témoignage apporte aussi de multiples éclairages sur la vie quotidienne des détenus dans «l’après». Certains, forts de leur condition d’ex-esclaves vont dans les fermes alentours prélever vivres ou têtes de bétail chez des paysans qui laissent faire. Tout comme ils avaient fermé les yeux sur ce qui se passait sous leurs fenêtres, entre baraquements et travaux forcés. D’autres s’enhardissent aussi dans les brasseries et Gasthaus des villages avoisinants. Ils y seront de moins en moins bien reçus, au fur et à mesure que la paix installe une sorte de retour à la normale. On devine que la présence de ces ex-détenus devient une gêne chez des Autrichiens qui se considèrent aussi comme des victimes du nazisme.

Dans le camp lui-même, le retour à la vie se mesure au poids repris, aux cheveux qui repoussent, aux vêtements que les femmes se confectionnent, au retour de leurs règles. Il connaît même un sorte de folle acmé à travers la fiction d’une détention que vivent l’auteur et sa compagne Yannina. Grâce à la complicité de Schneider, ils passent trois jours en cellule, avec des SS pour voisins, afin d’échapper à l’entêtement de Franco. Ne faut-il pas être jeune et amoureux pour se faire enfermer sur les lieux de son ancienne détention?

Il faut lire «Mauthausen» pour la richesse de son propos, pour l’élégance de son style et pour la grandeur de son auteur qui déclarait «C’est Mauthausen qui m’a défini comme homme, je suis encore un homme du camp.» «Mauthausen» est témoignage précieux et lumineux d’un «chanceux neuvième», d’un homme qui se sent responsable envers huit autres malchanceux.

Ce livre parle d’une renaissance individuelle et globale. Il dit avec limpidité le métier de réapprendre à vivre.

«Mauthausen», par Iakovos Kambanellis, Édition Albin Michel, 384 pages

Une phrase: «Nous avons constaté qu’à Mauthausen près de deux cent quarante mille détenus avaient été exterminés. À avoir survécu nous étions environ trente mille. Un sur neuf. La destinée de chacun de nous était entourée de huit morts.»

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.