C’est un beau roman, c’est une belle histoire. Une tragédie d’amitié plutôt shakespearienne, écrite avec assez de bruit et de fureur par un Écossais déchaîné. Si vous avez aimé les années punk et new wave et si vous avez su garder au moins un ami issu de cette jeunesse intransigeante, vous adorerez ce livre construit en deux grandes parties que tout oppose et tout réunit. Deux parties qui pourraient presque se lire dans n’importe quel ordre tant on s’y retrouve jusqu’au terminus en amitié et dans la vie.
Dans un de ces derniers livres, Cormac McCarthy écrivait en substance que quelques dizaines de lectures en commun peuvent rapprocher davantage que les liens du sang. Ici, ce sont des bières, des musiques, des répliques de films ou de séries et un engagement qui structurent la relation formidable qui unit Tully, l’ouvrier pragmatique, et Jimmy le lettré rêveur, surnommé Noodles en référence au personnage joué par Robert De Niro dans «Il était une fois en Amérique».
Ils sont les moteurs d’une petite bande, complétée de quatre autres garçons, qui décide d’aller, en cet été 1986, faire la foire au «festival du 10e été à Manchester». Cette manifestation commémore la naissance du punk rock. En cette période où l’hyper-laquée Maggie a posé le talon de fer de l’ultralibéralisme sur le Royaume-Uni, Manchester est La Mecque de la musique Britannique. Les Smith, Joy Division et New Order hantent ces pages où l’on mentionne aussi les Buzzcocks ou ainsi que les mythiques New York Dolls.
Le voyage est initiatique pour ce clan de Scottish guys presque jamais sorti de son quartier. Alors, ils picolent, fument, se défoncent, taguent un bureau de recrutement de l’armée d’un «sales fascistes» et se tiennent les côtes pour un oui ou pour un non. Mais c’est aussi ce moment charnière où deux potes scellent sans en avoir conscience quelque chose de plus grand qu’eux qui va les engager à la vie à la mort, consolider leurs personnalités et parfaire leur étayage mutuel.
De petits moments pour de grands choix qu’Andrew O’Hagan sait capter grâce à l’intensité d’un vécu ou grâce à une superbe puissance d’imagination. Il saisit et restitue cette acmé d’une jeunesse, ce «moment de pure honnêteté» où «dans une lumière radieuse sous des grues en mouvement, nous étions adultes pour la première fois». Car là, à Manchester, entre une vision des Smith grimpant dans une Rolls blanche et des concerts à tout casser ou pas, Jimmy que rien ne destinait à rejoindre l’université encourage Tully a sortir de sa condition désespérée d’ouvrier.
Mais avant d’en arriver là et même de s’en rendre compte, les deux garçons partageaient déjà bien d’autres choses, voire quelque chose de gémellaire. Chez Tully, Jimmy s’est en effet trouvé un foyer d’adoption, lui qui est délaissé par des parents abandonniques. Difficile de faire famille quand ses propres géniteurs ne font pas couple.
La seconde partie se situe 30 ans plus tard. Jimmy est devenu un écrivain renommé et Tully professeur d’anglais. Et on devine que leur amitié a résisté au temps, qu’elle est chevillé à leurs cœurs. Mais le crabe ronge Tully. Un crabe sans rémission. Un crabe incurable. Alors, au nom de cette amitié, Tully demande à Jimmy de lui trouver «le dernier remède d’Hitler». Pas de cyanure non, mais une sortie agendée chez Dignitas du côté de Zurich. Au nom de cette amitié qui devient une sorte d’union pour le pire, l’un doit aider l’autre à mourir sans quoi, il ne serait plus son ami.
Si le roman se reverse totalement, il n’en a pas fini avec les grandes questions. Quand on est jeune, on cherche auprès des autres, de ceux qui nous inspirent, un chemin pour l’avenir. Quand on a mûri, on tâtonne pour trouver la porte de sortie. Entre Tully et Jimmy – bien embourgeoisés quand même-, et leurs compagnes, s’ouvre finalement un débat de société, celui de la fin de vie quand il faut comme le chantait Brel «mourir face au cancer par arrêt de l’arbitre».
Si vous avez zoné en voiture pour aller voir des groupes undergrounds à Pétaouchnok, si vous avez été de gauche et que vous êtes parvenu à le rester, si vous gardez les souvenirs de vieux joueurs de foot, de chanson de stades pourries et de matchs homériques, si vous avez aimé semer le Bronx dans les bistrots en tétant des mousses, en descendant des babys, en faisant pleurer le juke-box et en tirant sur des bédos, pas besoin d’être un putain de cabochard écossais. Vous avez fait l’expérience de ces amitiés anciennes, patinées, cabossées mais indéfectibles qui vous ancrent le cœur au continent enfoui d’une jeunesse vieille. Il en reste un peut-être de la bande qui vous téléphone pour reprendre autour d’une vanne complètement naze et sans préliminaire une conversation arrêtée la veille ou il y a deux ans tandis que «d’autres visages ont été complètement émoussés par la vie, comme si le temps les avait effacés petit à petit.»
Il y a dans ces «Éphémères» quelque chose d’universel et de déchirant. Quelque chose de doux et d’amer, quelque chose d’indéfinissable qui n’est que le goût de l’amitié.
«Les Éphémères», par Andrew O’Hagan, Éditions Métailié, 286 pages, août 2024
Une phrase: «Vous avez été jeunes ensemble, Nouveaux dans le monde. Maintenant, aide-le à partir. Ce sera la mesure et la grâce de votre amitié. Les autres comprendront.»