Être ou ne pas être

À l’heure où les capacités de l’intelligence artificielle croissent de manière exponentielle, cette dystopie donne beaucoup à réfléchir non seulement sur notre avenir mais sur notre présent, que l’on soit le dernier des geeks ou le premier à faire preuve de méfiance face au feu roulant du progrès des technologies de l’information.

Dans son approche romanesque des thèmes qu’elle questionne, Jennifer Richard a choisi une posture singulière qui tout à la fois irrite et fournit matière à penser. Ce qui peut agacer dans ce livre, ce sont tous les aspects caricaturaux de la narration. Chacun des personnage représente une sorte d’archétype dans lequel presque tout le monde croira reconnaître quelqu’un a défaut d’y voir une miroir tendu à soi-même.

À Paris, autour de Zoé, leur fille de dix ans, Adrien et Céline forment donc une énervante famille de bobos chébrans hyper-connectés dont l’union est fondée sur de vieilles valeurs bien ripolinées à coup d’algorithmes. Zoé ne voit le monde qu’à travers le prisme de sa tablette et de son panel d’amis des réseaux, n’aime pas qu’on la touche et fait un usage immodéré du gel hydroalcoolique. Adrien est un mâle alpha (ou bêta) totalement post-moderne forcément puisqu’il est «sans la masculinité toxique»… Cet homme au compte en banque confortable confie la gestion de sa vie professionnelle, quotidienne et intime au gré des applications et de leurs notifications. Adrien a crée un start-up spécialisée dans la liquidation de start-up et la collecte effrénée de ces données qui nous survivent. Il est le garant d’un univers sécurisé et maîtrisé, d’une bulle à la transparence rassurante faite de repas livrés, d’abonnements divers et autres méditations numériques. Céline, malgré sa petite tendance, tout aussi post-moderne, au socialisme rose pâle a consenti à cette offre protectrice pour «s’épanouir» dans un travail de journaliste-productrice de documentaires pour la télévision dont elle a, plus ou moins, intégré les codes consensuels.

Par son métier et sa place dans le trio, Céline apparaît vite comme la plus fragile, c’est-à-dire la plus perméable aux «bruits» du dehors qui s’opposent aux bits du dedans. Des bruits constitués par des grèves, des manifestations, des rassemblements populaires et aussi et surtout par une rencontre. Celle de Pierre, un ancien camarade de lycée. Lui aussi a tôt fait de s’ériger en caricature de «rebelle». Sa peau noire le catalogue comme membre d’une diversité égal-itair-ement très post-moderne . Sans téléphone portable, ce marcheur semble vivre au gré de ses désirs et habite une péniche amarrée dans le cadre irréel ou idéalisé d’un biotope enchanteur alors que la Seine relève plutôt des cours d’eaux pollués.

Quelle suite Céline va-t-elle donner à cette relation surgie du passée? Ce n’est finalement pas le point central de cette histoire qui n’a rien d’un néo vaudeville à la sauce Chat GPT. La force et l’intelligence de ce roman ce n’est pas que de faire défiler, façon diaporama 2.0, des clichés dans un cadre connecté. Et c’est en cela aussi qu’il cesse d’énerver pour réveiller les esprits.

Grâce aux données accumulées et concaténées, Adrien veut fondre l’humain dans son avatar et passer dans une vie dématérialisée, éternelle, dépourvue des soucis de santé où l’on aurait qu’à télécharger les souvenirs de ce que l’on a été. Jennifer Richard pose mine de rien la grande question d’une forme de liquidation de la société – et de ses valeurs- telles que nous la connaissons.

Il fallait sans doute en passer par ces personnages un rien caricaturaux pour poser finement, de manière sensible avec un mordant délicat, les grandes questions qui accompagnent l’emballement technologique qui se déploie en continu sous nous pas. Pour être, tout simplement être, ne faudra-t-il pas finalement devenir virtuel?
Cette «vie infinie» pose des questions du même acabit, toujours ouvertes.

«La vie infinie», par Jennifer Richard, 272 pages, Éditions Philippe Rey, août 2024

Une phrase: «Un grand remplacement est en cours, c’est vrai! Mais il est formidable: l’homme deviendra Dieu grâce à la machine.»

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.