Ce qu'il faut aussi d'amour

En passant par la Lorraine avec de jolis mots, ce roman de Laurent Petitmangin parle de ceux que la vie a courbé en les faisant ployer sous le poids des hiérarchies, des habitudes, des conventions, de la fatalité. Son roman d’une belle simplicité et d’une grande pureté s’attache aux épaules rentrées et au souffle court d’un père qui fait ce qu’il peut avec son cœur depuis qu’il se retrouve veuf à élever ses deux garçons.

La famille ne s’est pas délestée de l’ombre de la «moman» et du poids de sa maladie qui ne fût qu’une lente agonie. Elle est partie… Elle est partie et ce père anonyme lutte et jongle entre son boulot à la SNCF, les matchs du FC Metz et ceux du Fus, son aîné ainsi surnommé en raison de sa passion du «fussball» comme on dit là-bas. Et puis il y aussi la scolarité du Gillou, un cadet assez prometteur pour viser un de ces lycées parisiens qui préparent aux grande écoles.

À elle seule, cette question lui fournirait matière à assez de préoccupations s’il ne s’y rajoutait la trajectoire incertaine de l’aîné dont les choix deviennent matière à de sérieuses complications.

En plus, avec ces enfants qui grandissent, il se dessine entre ces hommes des solidarités, des divergences, des silences si lourds de non-dits qu’ils deviennent impossibles à rompre. Et dans ses lignes d’une grande sensibilité, Laurent Petitmangin établit comme à main levée et avec limpidité la cartographie intime des ses lignes de force et de ses lignes de fracture. Elles piègent le lecteur, l’entrelacent dans les rets de son écriture pour le conduire de changements progressifs en coup de théâtre vers l’uppercut final.

«Ce qu’il faut de nuit» est un petit livre mais il est grand par son propos et il possède la densité d’un pavé jeté dans la mare du quotidien. Ce quotidien qui se trouble chez les gens de peu que la vie a usé. Leur époque leur échappe, leurs repères politiques s’évanouissent, leur cadre de vie se recompose sans leur laisser de place… Ce quotidien qui se chamboule quand il faut aller affronter l’institution judiciaire.

L’auteur sait dire avec une touchante sollicitude les joies d’une semaine de camping, la lumière qui étincelle à la cueillette des mirabelles, les difficultés d’une route mosellane en hiver, mais aussi le supplice de témoigner à la barre. Et surtout il sait faire lever cette pâte humaine qui repose au cœur des hommes, des pères, lorsqu’il s’agit un jour, de ne pas baisser les bras, de relever le dos, de redresser la tête pour jouer son rôle.

Dans cette Lorraine que la crise a laissé en déshérence, Laurent Petimangin m’a bien sûr évoqué Bernard Lavilliers. Mais pas celui des «Mains d’or», le Lavilliers d’un autre pays de mines et de métallos, celui de «Saint-Étienne» quand il dit: «Les forges de mes tempes ont pilonné les mots /J’ai limé de mes mains le creux des évidences/Les mots calaminés crachent des hauts fourneaux/Mes yeux d’aciers trempés inventent le silence».

Oui, il y a chez Laurent Petitmangin l’incandescence des derniers feux d’un monde né de l’industrie, oui il y a un travail patient et respectueux de l’écriture où le propos est passé au laminoir puis poli pour atteindre cet état de surface parfaitement lisse qui valorise une rectitude d’acier.

«Ce qu’il faut de nuit», par Laurent Petitmangin, La manufacture de livres, 188 pages.

Une phrase: «J’avais tout fait d’un seul et long réflexe. Un réflexe de vieux poussif à ne plus en pouvoir, mais j’avais agi en père dont le fils était en danger. Je pourrais penser tout mon soûl à la suite, aux séquelles et à ce qui allait changer.»

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.